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Lucas van Valckenborch peint à de nombreuses reprises la forteresse de Mont Iohy, futur château de Chokier après sa transformation en château de plaisance.
Pour aborder la compréhension de la représentation de la forteresse par Lucas van Valkenborch, il convient de débuter par une oeuvre de 1585 définissant le site, avant de nous pencher sur une vue proche de 1580.
Lucas van Valckenborch est connu pour un intérêt marqué pour les paysages rocheux qu’il aménage selon les intentions qu’il souhaite exprimer.
1584 - Paysage de montagne avec bandits, chute d’eau, et haut-fourneau
Huile sur bois 76,5 x 107,5
Kunst Historisches Museum - Vienne

Deux lignes directrices apparaissent:
La première ligne, depuis l’angle supérieur gauche vers l’angle inférieur droit, présente un fleuve marqué par un barrage rocheux dont la retenue d’eau fait émerger un îlot en aval.
La seconde ligne, depuis l’angle inférieur gauche vers l’angle supérieur droit présente un personnage fuyant des brigands sur un chemin dont le bras tendu pointe vers le franchissement du fleuve par un pont de bois menant à un îlot, et une forteresse qui domine le site
Le site est entouré de roches escarpées, et l’îlot qui porte un haut-fourneau forme le croisement de ces lignes directrices
Ces éléments identifient l’ancien gué de Chokier, la forteresse qui le défendait, et les exploitations de minerai de chaux et d’alun.
La roche calcaire se prolongeant sous la Meuse à Chokier rendait autrefois la navigation extrêmement périlleuse. La création d’une passe par Hippolyte Guillery vers 1840 fut le premier ouvrage réalisé sur la Meuse belge pour favoriser la batellerie. Aujourd’hui, cet ouvrage a été remplacé par le pont-barrage d’Ivoz-Ramet pour franchir l’obstacle par élévation du niveau d’eau. La représentation de cet obstacle est ici largement amplifiée.
Le franchissement du gué de la Meuse à Chokier est immémorial. En 1829, Philippe-Charles Schmerling (1) découvrit un outil dans les grottes de Chokier, et le premier crâne de Néandertal dans les grottes de Ramet. En 1880, on découvrit un diplôme romain au cours de travaux de drainage de la Meuse. (2).
Ce gué stratégique était le plus proche en amont de la ville de Liège, et menait à la route de France. Il était défendu par la forteresse de Chokier appartenant aux Surlet de Chokier.
Sur la gauche, nous apercevons des brigands tentant de voler un marchand sur la route de France dont le fort dénivelé subsiste encore aujourd’hui. Le lieu était évidemment propice au vol par la difficulté pour les marchands lourdement chargé de monter, ou de descendre rapidement.
Le bras de la personne poursuivie par les brigands pointe vers l’îlot de la Meuse, et la forteresse. Il n’est pas anodin, car le seigneur de Chokier défendait le gué, et disposait du droit de Haute et Basse justice.
Au centre, nous découvrons un îlot où était autrefois établi un petit bastion par lequel on avait forcé le franchissement du fleuve au travers d’un pont où se percevait le Tonlieu. Dans cette oeuvre, l’îlot a été inversé, tant au niveau du pont que du four à Alun, et de ses bassins qui ont remplacé le bastion. On comprend aisément que Lucas van Valckenborch a visuellement préféré inverser le site afin de laisser s’écouler l’eau alunifère dans le sens du fleuve, et non contre lui. Il est à noter que le minerai d’alun était exploité entre Huy et Flemalle, comme l’atteste le Journal des mines de Baillet de Belloy (1794): « Les mines d'alun du pays de Liège [...] s'étendent et sont connues sur une longueur de cinq lieues, depuis Loyable près de Huy, jusques à Flemalle près de Liège. »
Sur l’autre rive, le massif rocheux calcaire est peint non exploité, et les fours à chaux n’apparaissent pas. Les grottes ont été utilisées pour figurer les puits de mine d’extraction du minerai d’alun dont le grillage est faussement implanté sur l’île pour le magnifier. Ces grottes où débutèrent les recherches sur les ossements fossiles de Schmerling ont été agrandies, et déplacées pour se trouver au centre de l’oeuvre alors qu’elles se situaient en réalité sous la forteresse.
La forteresse juchée sur son massif calcaire est entourée de deux ruisseaux, le Trokay et le Houlbouse, marquant l’érosion de la roche calcaire. L’ensemble a été inversé, et la forteresse présente ici ses faces, courbe en aval et rectiligne en amont, inversées. Cette inversion pourrait s’expliquer par la diversité de l’aile courbe et sa pente qui correspond davantage à la composition de l’oeuvre.

Orientation de la forteresse corrigée
L’aile Est rectiligne (réellement en aval, à droite ci-dessus, mais à gauche par effet d'inversion) étant naturellement plus difficile d’accès, le premier corps de logis y fut implanté tel que l’on peut l’observer.
L’aile Ouest courbe (réellement en amont, à gauche ci-dessus, mais à droite par effet d'inversion), plus accessible, fut autrefois pourvue de trois tours, et d’une tourelle. La pente du terrain est actuellement partiellement comblée grâce à l’édification d’un mur de soutènement qui permit de créer un parc arboré légèrement en contrebas de la forteresse transformée en château.
On notera encore que l’on n’a pas de traces d’une église de cette ampleur et de ce style derrière la forteresse. L’implantation de cette église n’est cependant pas anodine, et doit avoir une signification symbolique qui nous échappe.
Enfin, le massif rocheux sur lequel repose la forteresse a été raboté pour en augmenter l’escarpement, et a emporté avec lui les deux anciennes tours à front de Meuse. La tourelle posée sur un cul-de-four reposant lui-même sur l’ancienne enceinte est trop petite pour être perçue dans cette oeuvre, a été augmentée et figure l'une des tours à front de Meuse. Nous l’observerons dans l’analyse de l’oeuvre suivante où elle se trouve parfaitement détaillée.
1580 La Meuse industrielle à Chokier
Huile sur bois 76,5 x 107,5
Kunst Historisches Museum - Vienne

Dans l’oeuvre précédente, nous avons reconnu le site de Chokier. La similitude des forteresses dans ces deux oeuvres est telle qu’il n’est plus nécessaire de le démontrer.
Après le sac de Liège en 1468, Charles le Téméraire confisquait tous les biens meubles et immeubles de Fastré Baré Surlet, seigneur de Chokier qui fut tué d'un coup de lance à Brusthem où il commandait les troupes liégeoises (3) et dont le cheval de guerre avait été empoisonné la veille de la bataille. Le Duc de Bourgogne gratifiait Antoine Rolin, fils en troisièmes noces du Chancelier Nicolas Rolin, des terres de Chokier (4), tandis que Louis de Bourbon les cédait à Jean de Berlo « en vertu d'une donation à luy faite par Monseigneur de Liège, pour cause de désobéissance, rébellion et crime delle majesté commis et perpétré par messire Fastré Baré Surlet, chevalier, jadit possesseur du fief » (5).
Marie de la chaussée de Jeneffe, veuve de Fastré Baré Surlet, sut néanmoins les conserver en cédant ses droits sur Chokier à Guillaume de la Marck, le 10 août 1477 (6), peu après le décès de Charles le Téméraire survenu le 5 janvier 1477. En août 1482, Guillaume de la Marck assassinait Louis de Bourbon, et fut lui-même exécuté à Maastricht en juin 1485. Marie se remaria à Philippe de Jauche de Mastaing et « par che moyen, elle reut tout, ne perdit rien, ne son fils (7).
La reconstruction de ville de Liège dut nécessiter beaucoup de chaux que Chokier pouvait en partie lui procurer. Avec intelligence, Henri Surlet fit évoluer la forteresse vers l’intérieur des terres en prévision de l’extension de l’exploitation du massif calcaire qui la supporte.
L’exploitation de l’alun, et de la chaux participera probablement au financement de ces travaux, et compensera les pertes de la perception du Tonlieu liées à la destruction de Liège.
Le gué n’est plus à défendre, car il n’y a plus rien à défendre. Il n’est plus représenté sinon par le franchissement de la Meuse par des chevaux, et un homme poussant une brouette.
C’est cette compréhension profonde de la mutation de la forteresse que la sensibilité du regard de l’artiste traduit par un retrait accentué de la forteresse sur son massif calcaire.
Evolution de la forteresse

Henri Surlet, fils de Fastré Baré Surlet, ou Guillaume Surlet ouvre son enceinte à front de Meuse comme le représente en 1510 Joachim Patinir dans le Baptême du Christ.

Il reconstruit sa forteresse en l’ouvrant sur le théâtre du monde, tout en tentant d’assurer sa propre défense vers l’intérieur des terres.
La forteresse primitive se présentait sur un plan carré de quatre tours cylindriques reliées entre elles par quatre enceintes rectilignes. A cet ouvrage vint se greffer une terrasse pourvue de deux tours d'angles. Par ses dimensions, il est cependant possible d'envisager que la tour d'angle amont constitua le premier bâtiment édifié sur le site.
L’évolution de la forteresse la recule sur son massif calcaire, et les faces amont et aval des enceintes seront progressivement pourvues de bâtiments s’étendant vers l’extérieur de la forteresse initiale dans les limites des possibilités offertes par le massif calcaire.
Les deux tours à front de Meuse seront délaissées, mais subsisteront encore comme témoin d’un passé révolu. L’une d’entre elles apparaît ici non entretenue, et recouverte de végétation. Derrière cette enceinte apparaît encore une bâtisse de l’ancienne forteresse que l’on retrouve dans la gravure de la chasse au lièvre de Bruegel.
La restauration sera longue, et un bâtiment central est probablement bâti pour abriter les châtelains durant les travaux. C’est une chaumière cossue comprenant deux niveaux en pierre, et un troisième à colombages débordant en façade sous un toit de chaume.
Cette façade Sud côté Meuse que nous apercevons ici devait se superposer à la façade Nord côté jardin actuelle. Le bâtiment lui-même, s’il existait encore, devrait se situer dans la cour du château de plaisance actuel.
Sur son angle Sud-Ouest, en aval de la Meuse, vient se greffer une nouvelle tour carrée dont la base subsiste encore dans les caves. Elle est pourvue de deux échauguettes, et bâtie à l’extérieur de l’ancienne enceinte qui se poursuit et se greffe sur une ancienne tour aujourd’hui disparue.
Cette portion d’enceinte est partiellement couverte d’un hourd à la jonction avec l’ancienne tour cylindrique, et se poursuit en laissant apparaître les créneaux que l’on retrouve couverts d’une galerie dans la vue que de 1585.
Cachée par l’ancienne tour, une neuve Maison vient d’être achevée en 1585 par Marie de Senseille, et les travaux vont se poursuivre par la construction d’un nouveau bâtiment adossé à cette enceinte.
La tour imposante est la nouvelle tour qui subsiste encore actuellement. L’aile étant courbe, sa position semble varier selon l’angle de vue, et la recherche d’un équilibre esthétique par les artistes. Elle apparaît ici trop élevée, mais d’autres artistes aligneront toutes les tours au même niveau.
L’élément le plus intéressant de cette vue est sans conteste la liaison en charnière entre la nouvelle tour carrée, et la chaumière. Cette tourelle a été posée comme un cul-de-four sur le sommet de l’ancienne enceinte arasée de la terrasse qui se greffe sur les vestiges de la tour amont. C’est la signature de l’évolution de la forteresse.
VARIANTES
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1582
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1586
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Paysage montagneux
Rijksmuseum - Amsterdam
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Mine de fer dans les collines
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Paysage rocheux
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| Huile sur bois |
Huile sur bois
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Huile sur cuivre
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| 1595 |
1596
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Paysage avec forge
Prado - Madrid |
Paysage de montagne
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Paysage de montagne
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| Huile sur toile |
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(1) P-C Schmerling, Recherches sur les ossements fossiles t. 1.
(2) Léon Halkin, 1913, Le diplôme romain de Flemalle Haute.
(3) Dr BOVY, Promenades Historiques.
(4) Jean de HAYNIN, Mémoires, t. 1, p.254.
(5) Cour féod. de Hesbaye (Archives de l'Etat à Liége).
(6) Reg. Cour féod. de Hesbaye 1481-1518 - voir L. LAHAYE, les seigneurs de Chokier.
(7) Jean de HAYNIN, Mémoires, t. 1, p.254.
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