Disons tout de suite qu'il ne sera jamais possible d'identifier avec certitude le village de Chokier dans cette oeuvre. Cependant, les nombreuses représentations de la forteresse de Chokier par Brueghel ainsi que la concordance entre les éléments architecturaux présents dans cette oeuvre et celles d'autres artistes de la même époque offrent des coincidences troublantes.
Cliquez sur les images pour les agrandir

Le bâtiment principal de Bruegel s'apparente à l'évidence au bâtiment central du village de Chokier de Hieronimus Cock et deThomas Puteanus.
Nous y retrouvons la toiture à demi croupe, l'auvent surmonté de dessins, la demi-ouverture en façade avec une colonne à gauche et le banc à droite (absent chez Puteanus), ainsi que l'annexe sur colonne pourvue d'une toiture à trois versants. Cette dernière en présente quatre chez Bruegel qui dans l'esprit de concision de cette oeuvre rappelle la large porte avec auvent voisine. Devant elle, un tonneau que l'on retrouve dans le bâtiment chez Bruegel renvoie à la culture de la vigne par l'abbaye de Saint-Jacques de Liège, où à l’alun que l’on versait dans des tonneaux pour le laisser cristalliser.
Le port est limité par une clôture à clayonnage que l'on retrouve chez Puteanus, Remacle Leloup, et sur des gravures plus récentes du château de Chokier. Une petite extension du port de Liège subsiste encore en ce lieu.
Derrière ce bâtiment, Bruegel représente le Bastion-Porte de péage du tonlieu de l'île du gué de Chokier pourvu d'un pont d'accès symbolisant le passage d'eau. Voulant faire d'une pierre deux coups, il rappelle les fours à chaux et à Alun de Chokier que l'on chargeait par le dessus. Le puit d'extraction du minerai d’alun est symbolisé par l'expression 111 "Combler le puits quand le veau est noyé".
Le gibet de l'île rappelle également Chokier car nous savons que le seigneur de Chokier qui disposait du droit de Haute et Basse Justice exécutait ses sentences au milieu de la Meuse. Le pilori nous est inconnu, mais il peut fort bien avoir existé ou avoir été ajouté pour illustrer l'expression.
On pourrait cependant s'étonner que le village de Chokier ait été choisi pour illustrer les proverbes flamands. Rappelons simplement que les terres du futur village de Chokier (à ne pas confondre avec la forteresse) avaient été cédées par le Prince-Evêques Baldéric de LOOZ et que les seigneurs de Chokier ont eu des liens privilégiés avec le comté de Looz tout au long des lignées des Hozemont et des Surlet.
ADDENDUM
dédié à Luc SAVELKOUL
L'attribution des " Proverbes Flamands " au village de Chokier est confortée par la certitude que Pierre Brueghel connaissait parfaitement le château de Chokier, et la ville de Liége, comme il peut l'être démontré au travers de trois de ses oeuvres.
1560 - La chasse au lièvre - Pieter Bruegel
présente la face ouest de la forteresse de Chokier vue depuis l'amont de la Meuse
 |
 |
1560 La chasse au lièvre
Dessin de Brueghel |
1560 La chasse au lièvre
Gravure de Brueghel |
La vue du dessin correspond à des réalités assemblées à partir de deux croquis. La gravure de ce dessin présente une vue inversée à l'impression. Malheureusement, la gravure a perdu de nombreux éléments qui permettent d'identifier la forteresse, dont notamment la prolongation de l'aile Est qui en est le sel historique. Il faudra tenir compte de cette liberté que prend Bruegel par rapport à ses dessins lors de l'analyse de oeuvres peintes.
Suite à l’exploitation du massif calcaire, l’enceinte Sud, côté Meuse, est devenue plus difficilement accessible, et ne nécessitait plus d’être véritablement protégée. Elle devenait également plus périlleuse à entretenir, et se désagrégea progressivement en laissant apparaître l’intérieur de la forteresse.
Par contre, l’évolution de l’art de la guerre a nécessité une protection accrue de la face Nord qui s’est développée. La forteresse s’est en quelque sorte étendue vers le Nord par son extension, tandis que la terrasse de la face Sud fut délaissée. Elle semble s'être déplacée.
Sur la gauche, on peut apercevoir la nouvelle tour Nord esquissée, tandis que l'ancienne subsiste encore. Sur la droite, on aperçoit la nouvelle tour carrée Sud dont les caves subsistent aujourd'hui, puis à l'extérieur de la forteresse, un bâtiment posé à gauche de l'ancienne tour Sud dont les vestiges ont disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Personne n'aurait pu implanter où imaginer ce bâtiment à front du dénivelé du massif calcaire s’il ne l’avait vu. Il représente le moment où un ancien bâtiment interne devient visible par la désagrégation de l’ancienne enceinte de la terrrasse Sud. C'est une preuve absolue que Bruegel l'a vu de ses propres yeux. Par ailleurs, Lukas van Valckenborch nous confirme son existence en 1580 dans son oeuvre "La Meuse industrielle à Chokier". Ce détail, apparu furtivement, conforte amplement l’identification du site.
Les autres détails du paysage correspondent parfaitement, mais ils sont dissociés dans la réalité. Le lieu de la chasse se situe à environ 500 mètres de là, et correspond parfaitement au lieu où sont implantées aujourd'hui les vignes des "Coteaux de Dame Palate". On retrouve sur le dessin la tour dite "Dame Palate" qui subsiste encore aujourd'hui avec sa petite tour accolée abritant les escaliers. Cette tour a malheureusement disparu dans la gravure. Au regard de l'alignement de la plantation, on pourrait se prendre à rêver, et penser qu'il s'agissait déjà de vignes, mais taillées en gobelet, par comparaison entre leur épaisseur et celle de l'arbre plus épais. Les premières implantations de vigne à Chokier remontent à 1086, date à laquelle les moines de Saint-Jacques de Liège obtinrent par voie d’échange un terrain de nature à être transformé en vigne, au lieu dit « Raspalia » à « Calcaria ».
1562 - Le suicide de Saul - Pieter Bruegel
Huile sur bois 33,5 x 55 cm
Kunst Historisches Museum - Vienne
Vue de l'oeuvre réstaurée
présente la face Est de la forteresse de Chokier vue depuis l'aval de la Meuse



1647 - Leodium Liege Luttich - Matthaus Merian (1593 - 1650)
L'illustration présentée ci-dessus correspond à l'oeuvre corrigée à une date inconnue, et non à l'oeuvre restaurée. La restauration actuelle que nous décrivons correspond davantage à la réalité. Elle est accessible sur le site du Kunst Historisches Museum de Vienne
Cette vue représente la silhouette Est de l'ancienne forteresse de Chokier encore observable dans les caves. On retrouve les nouveaux bâtiments de la face Ouest nécessités par l'extension vers le Nord, ainsi que la nouvelle tour présentée dans La chasse au lièvre. Sur la face Est, elle présente le premier petit bâtiment de l'extension vers le Nord. Le fait le plus étrange se situe probablement dans l'oeuvre restaurée qu'une autre main avait corrigée pour correspondre à la réalité d'une époque postérieure. Brueghel présentait bien la réalité en dessinant le bâtiment d'accès au pont-levis, la petite tour en ruine adaptée en escalier aujourd'hui, et les dépendances implantées à un niveau plus bas dont le rehaussement à nécessité une surélévation du chemin d'accès. Brueghel avait cependant adapté la face Sud avec une certaine élégance pour la lier à la ville de Liège en figurant la cavité du rocher comme une porte menant à un escalier. On apercoit enfin, comme dans l'oeuvre, précédente, le fortin sur l'ile de la Meuse.
On notera la représentation sur la gauche de la ville de Liege selon un angle proche de Thomas Puteanus, mais se rapprochant de la perpendiculaire du Boulevard d'Avroy. On retrouve tous les éléments de l'avant plan de Thomas Puteanus légèrement étalés sous cet angle, mais pas le Pont des Arches qui se trouve caché derrière l'île. Le plus intéressant consiste probablement en deux légers mouvements de l'eau de part et d'autre du boulevard Piercot actuel qui rendent compte de l'île, et dont le premier se poursuit par de très fins traits derrière la porte d'Avroy vers la courbe de la Sauvenière, pour faire place à un bleu rappelant la muraille sur l'autre rive. Cette vue n'est plus stylisée pour représenter la ville de Liège comme chez Thomas Puteanus, mais dessinée d'après un avant plan précis, et une silhouette de la vue lointaine, car l'objectif était de placer le cadre de la ville de Liège.
Les flammes aux dessus de la ville posent le cadre du Sac de Liège par Charles le Téméraire. Le suicide de Saul pourrait ainsi représenter la mort de Jean Surlet, Maréchal d'arme de la ville de Liège, Seigneur de Chokier, Prévôt de Tongres et de Maaseyck, devant son château. Il est rapporté que Jean Surlet, dont le cheval de guerre avait été empoisonné la veille, aurait pu se sauver mais qu'il préféra mourir au combat.
Ce paysage illustré par Brueghel n'existe pas, mais, comme dans les Proverbes flamands, il est composé à partir de croquis assemblés pour illustrer son propos. Brueghel effectue ici le raccord entre la ville et la forteresse au travers d'une perspective, et d'un escalier techniquement impossible, qui remplacent la dalle calcaire déplacée sur l'autre rive.
Comme dans la chasse au Lièvre, il existe des éléments non représentés imposés par un tracé superficiel dans les croquis. Le bâtiment d'entrée du pont-levis, pourtant parfaitement positionné, semble incongru parce que le fossé pourvu du pont-levis, difficilement perceptible et compréhensible sous cet angle, a été muré par Brueghel.
Il est donc certain que Brueghel connaissait à la fois la forteresse de Chokier, la ville de Liège, et probablement son histoire.
La pie sur le gibet - Pieter Brueghel
Huile sur bois 50,8 x 45,9 cm
Musée régional de la Hesse - Darmstadt
présente les deux faces de la forteresse de Chokier vues depuis l'amont et l'aval de la Meuse

La pie sur le gibet présente en miroir les deux faces Est et Ouest de la forteresse de Chokier.
A gauche, la vue depuis l’Ouest présente la face amont de la Meuse prise perpendiculairement à la nouvelle tour carrée et les deux anciennes tours à front de massif calcaire. Cette façade étant courbe, la nouvelle tour se trouve partiellement cachée.
A droite, la vue depuis l’Est présente une erreur de compréhension semblable à la gravure de « Mercure et Psyché » par la multiplication de petits bâtiments devant une façade de la forteresse. Voyez l'analyse ci-dessous.
La ville de Liège est scindée, et se présente en bord de mer au niveau de la Meuse. La ligne de fortification présentée dans le suicide de Saul semble y être transcrite avec une certaine liberté.
On comprend que ces éléments sont moins soignés car ils sont ici considérés comme le cadre nécessaire à la compréhension du sujet, et non le sujet lui-même.
D’autre part, nous avons vu précédemment comment Bruegel a supprimé une partie entière de façade pourvue d’une tour présente dans son dessin lors de la gravure de la chasse au lièvre.
Le cadre de la réflexion de Bruegel est posé : La ville de Liège en 1568.
« L'hérésie qui travaillait les Pays-Bas espagnols et allait y déchaîner la terrible Révolution du XVIe siècle menaçait de forcer bientôt les frontières de la Principauté ecclésiastique de Liège. Emus du danger, les Princes-Evêques cherchaient un obstacle efficace à opposer à l'invasion.
Les merveilles opérées dans les Pays-Bas par la Compagnie de Jésus naissante attirèrent l'attention du prince Robert de Berghes et lui inspirèrent une confiance avivée encore par le rare talent et le zèle conquérant des premiers jésuites de passage à Liège: un Canisius en 1546, un Ribadeneira en 1556, un Lainez en 1562. A plusieurs reprises, il sollicita du P. Général la fondation d'un collège; mais ses lettres demeurèrent sans résultat: les sujets et l'argent manquaient pour de nouvelles fondations.
Gérard de Groesbeeck reprit les projets de son prédécesseur, y intéressa le chapitre de la Cathédrale, constitua des revenus à la future institution, obtint du Provincial quelques Pères pour prêcher des missions dans le Nord de la Principauté entamé par l'hérésie: Maeseyck, Hasselt, Tongres, Maestricht.
Enfin, au début de 1569, les Jésuites, cédant à ses instances, vinrent au nombre de six établir leur résidence à Liège. Une maison leur fut offerte, près de l'église Saint-Servais, par MM. Fabricius et Lintermans. Le chapitre de Ste-Croix mit à leur disposition une chapelle de sa collégiale. Le P. Henri Sommalius, Supérieur, attira une grande foule à ses sermons et à ses catéchismes. »
L'ancien collège des Jésuites en Ile à Liège par R. LECHAT, A.E. de St Servais
Extrait de Collège St Servais - 75e Anniversaire
Analyse symbolique de l’oeuvre
La compréhension de l’œuvre « la pie sur le gibet » devient plus aisée.
Sur la droite, on aperçoit un tas de fumier dans lequel est plantée une croix entourée de dizaines de missels épars. C’est l’hérésie qui semble être la raison de la danse du peuple, face à laquelle il faut s’interposer par le prêche, ou la répression de l’inquisition.
On perçoit alors toute l’ironie de voir le prêche du jésuite représenté par une pie bavarde, mais également voleuse au travers des Indulgences, perchée en chaire de vérité sur le gibet de la justice bancale de l’inquisition.
La ville de Liège, scindée au niveau de la Meuse fait place à la mer et rappelle le port fluvial par où s’échangent les idées sur lesquelles il faut trancher.
Les deux représentations du même château depuis l’amont et l’aval de la Meuse semblent inviter à une autre lecture, comme s’il existait un autre regard sur la même œuvre.
Liège avait son propre missel imprimé dès 1435, témoignant d’une riche tradition liturgique locale, avant la l’unification du rite romain par le missel de Pie V en 1570.
Le missel liégeois de 1435 symbolisait l’autonomie spirituelle d’une Principauté ecclésiastique qui ne rendait de compte qu’à elle-même. C’était une liturgie qui reconnaissait que l’Esprit Saint pouvait s’exprimer différemment selon les lieux. Cette souplesse reconnaissait implicitement que l’Homme est le réceptacle direct du divin, et que le rite n’est qu’un outil à son service.
Bruegel peint les missels liégeois jetés au fumier, et représente le pape Pie V, littéralement comme une pie, sur un gibet dont la corde vide signifie la mise à mort du lien invisible qui relie les hommes à Dieu lorsqu’ils dansent la vie, et apprennent à s’aimer.
C’est désormais au travers de la liturgie stricte de l’église qu’il faudra apprendre à s’aimer.
Au regard de l’anarchie actuelle où l’ego règne en maître, on peut cependant comprendre les craintes de l’église, car nul ne peut accéder à Dieu s’il n’a au préalable reçu son message.
Mercure élevant Psyché aux étoiles - 1595 - Novellanus d'après Bruegel
présente la face Aval inversée de la forteresse de Chokier
 |
 |
Gravure originale
|
Correction
|
Dans la gravure de « Mercure et Psyché », nous constatons que les éléments du paysage ont été scindés et placés en miroir sur les deux rives opposées. Cette vision se rapproche de La pie sur le gibet de Bruegel
Sur la droite, Novellanus conserve le massif calcaire vu depuis l'aval, et en a extrait la forteresse avec ses caves. Novellanus laisse la trace de cette extraction par une excavation au sommet du massif calcaire pour indiquer la lecture qu’il faut faire de l’oeuvre.
Au pied du massif calcaire apparaît le bâtiment illustré dans « La Huque bleue ». La face d’extraction du rocher calcaire est percée de grottes sur lesquelles nous ne étendrons pas. Il n’en subsiste aujourd’hui que le fond mis à jour par l’exploitation du calcaire (voyez sur ce sujet « Recherche sur les ossements fossiles », de P-C Schmerling, chapitre 2, Caverne de Chokier).
Sur la gauche, Novellanus pose la forteresse en miroir sur le massif calcaire vu d'amont. Son aplomb vertical semble indiquer les conséquences futures de l’extraction du calcaire supposée faire disparaitre l’ancienne tour Sud. Cette disparition était prémonitoire. La tour n’a pas disparu par l’extraction du calcaire, mais par la taille de la base du rocher pour le passage de la voie ferrée. Cette taille entraina l’effondrement d’une dalle rocheuse sur laquelle reposait un moignon de la tour à la fin de la seconde guerre mondiale. L’île et son bastion sont devenus un ponton sur lequel repose une tonnelle.
Pour retrouver le paysage aval original, il suffit de poser, en l’inversant, le château sur ses fondations. Il devient alors semblable à celui du suicide de Saul
Les tours à front de Meuse de l’ancienne forteresse ont disparu dans le découpage du rocher, mais l’on observe la nouvelle tête de tour posée sur un cul-de-four établi sur les vestiges de l’ancien mur d’enceinte, telle que l’avait dessinée Lucas van Valckenborch dans « La Meuse industrielle à Chokier ».
Il apparaît cependant une erreur de compréhension du croquis de Bruegel liée à l’architecture de la forteresse depuis une vision lointaine. L’aile Nord de la forteresse est oblique, et semble apparaître dans la continuité de l’aile Est. La distinction entre les deux façades n’est réalisée que par un léger décalage de niveau de toiture. Les bâtiment situés sur l’aile Nord semblent ainsi par erreur situés sur l’aile Est, et la tour qui marque l’extrémité de la face Nord est signifiée par un saut de hauteur de toiture.
Pour le comprendre, je vous invite à visiter la vue restaurée du suicide de Saul où la réalité apparaît fort bien lorsque l’on sait que le mur d’enceinte Nord est oblique.